La bibliothèque ressuscitée
A
Carlo Suarès, écrivain, peintre et cabaliste né à Alexandrie en 1892
Au
bord de la Méditerranée
Je
savoure le café à la cardamome,
Chaude
liqueur qui fait l’encre
De
ces lieux liquides
Où
l’on rêve en plein jour.
Le
rituel du temps présent
C’est
le nectar de l’instant qui
M’éblouit
d’être. Ses creux et ses pleins.
Entendre,
voir, sentir, toucher
M’invite
à communier
Avec
la mer des sens
Berçant
le port d’Alexandrie.
L’île
de Pharos a nommé le signal
Phare.
Etincelle tombée du brasier.
Et
la lanterne fut engloutie
Au
fond des âges.
L’étoile
portulan passait
Entre
ciel et eau
D’où
partait et affluait
Le
sel des Iliades et Odyssées
Vers
Athènes, Venise, Tyr, Marseille.
Les
mages des rois lagides
Traçaient
dans l’eau et les nuages
Les
noms du soleil
Pour
les encenser de hiéroglyphes
Figurant
Antoine et Cléopâtre.
Dômes
et minarets bleuets changeants,
La
baie blanche subjugue la mer lente
Cette
litanie d’Orient
Qui
fait l’or de l’immédiat,
L’œil,
précieux globe au bain
Dans
la source souterraine.
Avant
de lire la bible à la lampe
Des
soixante-douze sages qui la passèrent
De
l’hébreu au grec, réunis près de la plage
A
Pharos, séjour entouré de silence.
Lointaine
Antioche
Ni
Antioche, ni Ephèse, ni Pergame
Cristallisées
dans le sablier des vestiges
Mais
Alexandrie, Al- ‘Iskandariyya
L’encore
vivante, la beauté passante
Dans
l’Egypte moderne.
Mon
repos est le temps océan
J’y
oublierai l’ancien aujourd’hui
Et
y retrouverai le nouvel hier,
Le
paisible salon où pianote la lumière
Sur
la mosaïque du printemps.
L’isthme
alexandrin s’amarre à l’ouest
Dans
les flots perlés d’orient.
La
cité d’or solaire se levant
Entre
deux eaux, deux états d’être
La
mer d’Isis, le lac lune Maréotis.
Au
nord, la mer du milieu des terres
Au
sud, la barque courbe sourit
Dans
le crépuscule africain.
Les
tambours des danseurs tournent
En
rayonnant lentement.
C’est
une île grecque en Afrique
Un
lys épanoui entre les lotus bleus
Et
le taxi jaune traverse les faubourgs
Où
tant de beauté se marie
A
tant de misère.
Le
corps du peuple
En
oriflamme médiéval
Claque
dans le XXIème siècle.
Allant
mon chemin
Parmi
la foule et l’appel à la prière,
Je
suis oint de puanteur et de délices.
Une
jeune femme au port de reine
Me
tend un fruit couleur d’orage
En
son geste, la force d’un ange.
Les Places
Je veux
revoir la maison des Places
Cachée
dans le matin des routes
Où
personne ne passe.
De
terre-eau à ciel-vent
La
maison est la membrane d’une nef
Flottant
entre terre vague et ciel onde,
Je
ressens tout
De la
vivante nature qui l’entoure.
Le
rivage des clairières
Les
jappements de la meute,
Le
clocher qui sonne dix-huit heures
Entre
les piétinements du bétail.
Vue depuis le chêne au Roy,
colline d’en-face
La maison est seule entre les
prés.
Sculpture d’espace émeraude,
Fins ruisseaux à l’étiage, haies
agiles.
Un drapé de brume voile toute la
plaine,
Compose un feuillage fragile et
sibyllin
Comme les harmonies d’une harpe
Dans l’air léger.
Les corbeaux picorent
Au milieu des vaches
Les histoires de village
Cachées sous l’herbe.
Je
reconnais à travers les volets à claire-voie
Une
lumière aimante,
Le cœur
rayonnant de ceux auprès de qui
Le repos
est si doux.
Si nombreux sont les esprits
Accompagnant mes pas
Que le vent souligne le
crépuscule,
Rehausse les lueurs
De sept marches pour descendre
Dans les saisons de la terre.
Le creuset d’hiver brasse
Les odeurs de pâture
Et des bêtes fumantes,
Du végétal qui se désagrège
Dans l’humide et le gel.
Au seuil du sous-sol, la clé
craque
La serrure puis l’antre cave
Entonnent ce chant de noire
caverne
Où l’on s’éclaire à la lanterne.
Au milieu un puits,
Un regard d’étoiles ombreuses
scintille
Sur les eaux telluriques.
Elles ont ce lustre du feu
sombre,
Ce sont les méandres de
l’en-bas.
Vers le repos des alluvions
Les tourbillons d’eau
matricielle,
Haillons de pluie déchirés
Entre l’ancien et le moderne.
Pascal Mora